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Déméter-Coré

FEMINISMES EN 2016

14 Mars 2016, 14:28pm

Publié par association Déméter-Coré

Yvonne KNIBIEHLER souhaite partager avec vous le TEXTE DE SA CONFERENCE pour la journée des femmes organisée par la mairie d'Aix en Provence, le 12 mars 2016. N'hésitez pas à réagir, commenter, nous écrire. Les idées sont vivantes...

Notre association DEMETER-CORE, en collaboration avec plusieurs associations marseillaises, a lancé en septembre dernier un sondage par questionnaire sur le thème : "Qui est féministe en 2016? Que veulent les féministes aujourd'hui?". Les résultats sont plutôt décevants : les réponses sont peu nombreuses, très brèves, venant rarement de jeunes. Et toutes se bornent à répéter les formules anciennes : égalité des droits, parité des engagements... De toute évidence, nous étions en décalage : nous prêtions aux enquêté(e)s nos propres soucis, nos propres interrogations nos ruminations d'intellectuelles. Pour déceler des mouvements profonds de sensibilité, il fallait trouver d'autres modes d'approche.

Nous avons donc amorcé, un peu à tâtons, deux démarches. Première démarche, nous avons feuilleté les magazines populaires, et nous avons parcouru les sites, les blogs et les forums d'internet. Là, nous avons effectivement trouvé les griefs, les préoccupations, les aspirations des jeunes femmes, libérées par l'anonymat. Elles ne se disent pas féministes, et ne se demandent même pas si elles le sont. Mais leurs propos contiennent pas mal d'éléments capables d'inspirer des féministes militantes. Deuxième démarche, nous avons tenté d'observer les associations féminines/féministes qui existent, bien plus nombreuses et diverses que nous ne pensions : quels objectifs déclarent-elles? quelles actions entreprennent-elles? avec quels résultats? Nous avons constaté qu'effectivement, là aussi, un renouvellement s'opérait.

Nos investigations ne font que commencer, et elles ne seront jamais terminées... parce que la vie c'est le changement ! Nous saisissons avec joie l'opportunité qui nous est offerte d' en débattre avec vous, et nous en remercions chaleureusement K. Silvestre et la municipalité d'Aix-en-Provence . Celles, ceux d'entre vous qui souhaiteraient s'associer à nos travaux seront les bienvenu.e.s (laissez-nous vos coordonnées). D'ailleurs, nous organiserons prochainement à Marseille, les 19 et 20 avril, des Rencontres, en collaboration avec plusieurs autres associations, sur ce même thème : Les féminismes aujourd'hui et demain. Transmission et débats (distribuer le programme).

Malgré le manque de recul, nous avons rassemblé quelques éléments utiles. Je vous les soumets, sous forme d'une réflexion en trois étapes. Primo : Quels changements sont perceptibles dans le féminisme actuel? Secundo : Pourquoi devient-il nécessaire de repenser le féminisme ? Tertio : Dans l'avenir proche, comment renouveler les modes d'intervention du féminisme?

I. Le féminisme en 2016.

Je dis "le féminisme", je ferais mieux de dire "les féminismes", car le mouvement a toujours été complexe, divisé, pluriel. C'est inévitable puisqu'il exprime les aspirations de personnes différentes, selon leur milieu d'origine, leur éducation, leurs convictions, leurs activités. Pourtant, durant les années 1960-1970, un grand élan commun entrainait militantes et militants, ce qui donnait au féminisme une unité, une présence et une force irrésistibles. Cet élan commun a disparu, et du coup, le féminisme, en tant que mouvement social, a perdu toute visibilité. Bien des gens, surtout les jeunes, en concluent qu'il n'existe plus, que son temps est passé. Nous croyons, bien au contraire, qu'il garde toutes ses raisons d'être. Certes il est plus divisé que jamais, éparpillé en quelque sorte, mais cela lui permet de s'infiltrer partout, sous les formes les plus diverses. Cette diversification est repérable à la fois dans le comportement des individus et dans celui des associations.

1. Commençons par les réactions individuelles.

Les nouvelles générations sont tout aussi exigeantes que nous, mais elles ont d'autres préoccupations : non plus acquérir des droits, mais profiter des droits acquis. On assiste partout à une forte poussée d'égocentrisme. Affranchies de tout sentiment d'infériorité, chacune pense d'abord à soi, à sa liberté, à son bien-être ; elles veulent disposer de leur corps d'abord pour en jouir: séduire, aimer, être aimée, varier les plaisirs, et cela de plus en plus jeunes. Ce qui nous a surprises c'est de découvrir un retour vers la "féminité", sans se soucier de la définir, sans craindre de bafouer les principes de leurs mères (qui cherchaient surtout à égaler les hommes). Ayant appris à "ne pas se laisser faire", elles se montrent exigeantes dans leurs relations de couple, elles ont souvent de la peine à fonder un couple stable. Résultat : le nombre des mères qui élèvent seules leurs enfants augmente, et beaucoup vivent dans la précarité matérielle et psychologique; certaines se hâtent de "recomposer" une famille, à tous risques...

Autre constatation : au mépris de tous les encouragements, les filles qui font des études hésitent à se lancer dans des filières dominées par les garçons. Elles redoutent la compétition, les conditions de travail trop lourdes; elles préfèrent assurer l'équilibre de leur vie privée, rester disponibles pour pouvoir s'occuper de leur foyer, de leur conjoint, de leurs enfants. Elles choisissent, encore et toujours, des "métiers de femme", ou des emplois de faible responsabilité; elles ne souhaitent pas devenir "des hommes comme les autres". Parmi les plus modestes, certaines vont jusqu'à dire : " Nos mères ont eu de la chance, leur mari les nourrissait, elles pouvaient rester bien tranquilles à la maison. Alors que moi je trime tous les jours, pour gagner trois fois rien, et je ne peux pas m'occuper de mes enfants". Ces femmes travaillent par nécessité, non pour être autonomes. Ce qui pose une question : la deuxième vague féministe a-t-elle "libéré" toutes les femmes, ou a-t-elle imposé de nouvelles normes?

Autre exemple difficile à entendre pour les occidentales . De jeunes musulmanes arborent le voile islamique en disant : "J'ai le droit de m'habiller comme je veux. J'affirme ma liberté". Rappelons que les musulmans n'ont pas inventé le voile : dans l'Antiquité, les Grecques, et les Latines, ainsi que les juives, et plus tard les chrétiennes se couvraient dans les lieux publics . A l'opposé, les femen actuelles manifestent torse nu. Ces comportements interrogent la "pudeur féminine". Est-ce une prison, imposée par la jalousie masculine? Ou est-ce un refuge pour celle qui redoute les familiarités abusives? Où commence la provocation?

Retenons l'aspect positif de ces nouvelles attitudes : chacune s'approprie le féminisme à sa manière. Cela ne dispense pas les féministes déclarées de réfléchir sur ces questions

2. Regardons maintenant du côté des associations.

A Marseille, en 2010-2012, plus de 500 associations féminines étaient déclarées. Même si bon nombre d'entre elles ont sans doute cessé toute activité, cette prolifération prouve déjà la vitalité du féminisme . Car c'est bel et bien le féminisme qui a fait naître les associations féminines. Avant lui, l'institution familiale séparait les femmes, chacune chez soi, sous le contrôle d'un père ou d'un mari; elles ne pouvaient guère discuter entre elles de leurs intérêts communs. Les premières associations féminines datent de la Révolution française. Depuis les femmes ont appris de mieux en mieux à se regrouper pour réclamer leurs droits. Aujourd'hui, certaines associations récentes très combatives se proclament féministes. D'autres, également très actives, et très efficaces, se bornent à choisir un objectif précis et lui consacrent toute leur énergie : lutte contre les violences faites aux femmes, défense de la laïcité, égalité des salaires, parité en politique, etc. Cette spécialisation est excellente : elle oblige les militantes à acquérir des savoirs, des compétences, une assurance, qui en imposent aux pouvoirs publics. Non seulement ces associations réussissent à démanteler peu à peu les privilèges masculins, mais elles alertent l'opinion publique et la font évoluer. Cette diversification ne les dispense pas de se rencontrer , pour s'informer mutuellement et faire le point de l'actualité. C'est ce que nous faisons ici aujourd'hui.

Bravo ! Le ciel s'éclaircit ! Et pourtant, déjà, de nouveaux nuages s'amoncèlent. D'une génération à l'autre, le monde change, les conditions d'existence se modifient. Nous ne pouvons pas empêcher ces évolutions (répétons-le : la vie humaine c'est le changement); mais nous pouvons, nous devons tenter de prévenir des dérives funestes. Et pour y réussir, nous devons inventer de nouvelles stratégies. Certes le fondement originel du féminisme reste immuable. Il s'agira toujours et partout d'empêcher la subordination des femmes et du féminin. Mais nous devons apprendre à repérer les nouveaux défis, et à y répondre.

II. Les nouveaux défis.

A mon sens, trois défis sont aujourd'hui particulièrement préoccupants : les migrations, la définition du "genre", les mutations de la parentalité.

1. Les migrations ne sont pas nouvelles, mais elles sont vécues dans un nouveau contexte historique. Le problème de la cohabitation des cultures, naguère masqué par la prétendue "intégration", ne va plus de soi. La France est laïque, les autres états occidentaux acceptent la liberté de pensée. Or tous accueillent des immigrés très attachés à leurs religions et coutumes traditionnelles. La rencontre provoque des affrontements dont les femmes sont presque toujours les principales victimes (notamment à propos du voile...).

Plus généralement, la diversité des cultures à travers le monde pose des problèmes inédits. Peut-on être féministe de la même manière au Nigéria et en Suède? Il faut mettre au point des modes d'action tout à fait différents selon les lieux et les moments. Un exemple : la lutte contre l'excision n'est pas nouvelle, mais dans certains cas, il s'avère qu'elle doit être conduite avec prudence, faute de quoi, elle provoquera des crispations identitaires : les féministes seront taxées de néocolonialisme, et rejetées en bloc...

2. Le mot "genre" a été doté de nouvelles significations grâce au progrès des sciences humaines. Les chercheurs ont démontré que le sexe biologique n'impose rien, les genres, féminin et masculin, sont le produit de la culture et de l'éducation . Les sociétés patriarcales ont élevé les filles et les garçons de manières différentes, en vue de leur imposer des tâches différentes, quels que soient les goûts et les aptitudes de chacune, de chacun . Et les tâches féminines ont toujours été subordonnées, dévalorisées Pour progresser vers l'égalité, il faudrait d'abord "déconstruire" ces modèles contraignants. Mais quels sont les meilleurs moyens d'une "déconstruction" efficace? Les tentatives récentes du ministère de l'Education pour rajeunir les programmes scolaires ont provoqué un violent conflit. Les opposants ne sont pas tous de bonne foi, ils défigurent sciemment les intentions du projet ministériel. Cependant ils obtiennent aisément l'adhésion des communautés conservatrices (tant catholiques que juives ou musulmanes) et d'une large part des couches populaires, toujours très attachées à la famille traditionnelle. La déconstruction des genres, en effet, autorise les revendications des homosexuels, bisexuels, transsexuels, elle justifie le mariage entre personnes de même sexe, ainsi que leur accès à la parentalité. Innovations déconcertantes, pour bien des gens.

3. Le troisième nouveau défi, ce sont justement les mutations de la parentalité (elles mobilisent tout particulièrement notre association DEMETER-CORE). Ces mutations s'accélèrent dans deux domaines : celui de la bio-physiologie et celui de l'accueil des jeunes enfants.

Dans le domaine physiologique les progrès galopants des sciences et des techniques médicales nous embarquent toutes et tous dans un immense changement de civilisation dont nul ne peut prévoir l'issue. L'enfantement est de plus en plus dissocié non seulement de l'union sexuelle, mais aussi du corps de la mère. La fécondation in vitro permet la production d'embryons en éprouvette; ensuite un embryon peut être implanté dans n'importe quel utérus. Les médecins savent aujourd'hui pratiquer la greffe d'utérus, même dans le ventre d'un homme. D'ailleurs ils annoncent la mise au point d'un utérus artificiel pour dans moins d'un siècle, c'est-à-dire demain. Est-ce l'ultime condition de la libération réelle des femmes? Exonérées de la grossesse et de l'accouchement, deviendront-elles des hommes comme les autres? Et que feront les hommes de ces techniques qui leur permettront de se passer des femmes pour avoir des enfants?

Quant à l'accueil des jeunes enfants (autre moment de la parentalité) il pose problème depuis que les mères travaillent. Rappelons d'abord une exploitation scandaleuse. Nombreuses sont les jeunes femmes, venues d'Afrique ou/et des Philippines, qui se séparent de leurs propres enfants pour venir soigner ceux des Occidentales. Comment réagir?

Autre innovation préoccupante : l'accueil des jeunes enfants, est en voie de professionnalisation. Les jeunes mères ont toujours eu besoin d'être aidées. A défaut d'aide familiale, les plus aisées recrutaient des nounous et des bonnes d'enfant, qu'elles rétribuaient, et sur qui elles gardaient toute autorité. Au temps du baby boom, encore, l'accord se faisait souvent entre femmes, de gré à gré. Ensuite les pouvoirs publics ont imposé leur contrôle : celles qui accueillent des jeunes enfants doivent être agréées par la PMI, et recevoir une formation qualifiante; c'est vrai non seulement pour le personnel des crèches, mais aussi pour les "assistantes maternelles", qui reçoivent les enfants chez elles. A la mère, aucune formation n'est proposée . Des conflits peuvent s'ensuivre. Ajoutons que pour répondre à une demande croissante, l'Etat a permis aux entrepreneurs privés de proposer leurs services, en vue procurer aux parents, contre rétribution, des auxiliaires de qualité garantie. Cette "marchandisation" est dans la logique de notre société néolibérale. Elle a l'inconvénient d'installer une concurrence qui fait monter les prix : les meilleurs services sont les plus coûteux. Les inégalités sociales s'aggravent.

Face à ces changements, les féministes semblent muettes. Sans doute parce qu'elles en restent à une conception égocentrique de la maternité. "Un enfant si je veux, quand je veux", disait-on en 68. ça ne regarde que moi. En réaction contre la maternité-destin, la maternité-devoir, encore en vigueur pendant le baby boom, le devenir mère n'était déclaré acceptable que comme épanouissement narcissique du moi féminin. Oui mais, en le réduisant à sa dimension intime, les jeunes femmes se privaient de toute réflexion collective, et de toute intervention publique. Or la maternité pèse sur les femmes bien plus que la paternité ne pèse sur les hommes. Elle constitue même un facteur majeur d'inégalité. Non seulement entre les femmes et les hommes, mais aussi entre les femmes, entre celles qui n'ont pas d'enfant et celles qui en ont. C'est de là qu'il faut partir pour "repenser le féminisme" .

III Visions d'avenir .

1. D'abord au plan familial.

Les luttes féministes ont ouvert de nouvelles perspectives pour les hommes aussi. Les mères ont fait appel aux pères pour partager les charges parentales, et les "nouveaux pères" se sont volontiers investis : ils réclament à présent plus de temps libre pour leur vie privée. Pourtant "l'égalité" reste assez utopique dans ce domaine. Il y a quelque mesquinerie à chiffrer le partage en heures, minutes, secondes, alors que chaque cas est particulier et relève en fait d'une négociation quasi quotidienne entre deux adultes de bonne volonté. L'important, pour transformer l'avenir, c'est l'éducation des jeunes : elle commence dès la naissance. Les parents "élèvent", au sens le plus noble du terme, les enfants qu'ils mettent au monde. Mais de nos jours un problème se pose à eux : l'éducation est devenue un objet de sciences à propos duquel les publications savantes se sont multipliées. Il y a là de quoi intimider les parents les plus zélés! L'accès aux savoirs indispensables devrait leur être plus facile.

Rappelons que la responsabilité maternelle s'est alourdie et diversifiée au XXe siècle. Pour trois raisons, bien connues : 1. La mère exerce l'autorité parentale à égalité avec le père. 2. C'est la femme, en dernier ressort, qui impose la vie à un enfant, en acceptant la grossesse. "L'enfant désiré" est infiniment précieux, chéri! . 3. La mère est désormais citoyenne, puisqu'elle dispose des droits politiques : elle peut donc, - et même elle doit - contribuer activement à l'aménagement de la cité au sein de laquelle son enfant grandira. Le sujet mère se superpose au sujet femme : la maternité est une fonction politique. La paternité aussi, mais les hommes l'oublient : ils se sont trop habitués à dissocier la citoyenneté de la vie familiale, à laisser la famille aux femmes. Mauvais partage ! Les femmes, les enfants, la famille, ne sont pas seulement des affaires privées!

2. Plaçons-nous ensuite dans la perspective professionnelle, puisque la plupart des mères françaises sont aujourd'hui en activité. Les métiers, les emplois, ont presque tous été agencés par des hommes, pour des hommes, puisque naguère encore, les femmes, les mères, étaient supposées ne pas "travailler". Celles qui veulent exercer une activité rétribuée, doivent entrer dans le moule du "travailleur", qui ne tient aucun compte des obligations maternelles. Une jeune mère en emploi jouit mal de l'idylle maman-bébé , elle souffre parfois cruellement de confier son tout petit à une autre personne. Tout se passe comme si on lui disait: débarrasse-toi vite de ton gosse, l'intérêt de ton employeur est prioritaire. A mon avis, les femmes s'insèrent trop docilement dans ce système, au prix d'un surmenage et d'une culpabilisation qu'elles n'osent pas avouer, de crainte d'être renvoyées définitivement à leurs casseroles. Elles devraient subvertir tous les métiers pour les adapter à leurs propres usages.

Il y a des précédents, par exemple parmi les femmes juristes, les femmes médecins et les enseignantes. Précisons ces trois exemples.

-- Les injustices du code civil n'ont pu être dénoncées et combattues que quand des femmes juristes, diplômées en droit, ont été en mesure d' affronter les hommes . Elles ont fait merveille. Entre autres victoires, je vous rappelle l'audace de Gisèle Halimi qui a osé défendre , avec une éloquence triomphale, une jeune fille et sa mère, accusées d'avortement. L'avocate a obtenu l'acquittement; en suite de quoi, les lois répressives, disqualifiées, ont pu être abolies. Je rappelle aussi le courage de Simone Veil , magistrate et ministre, qui a su mettre au point et faire voter en 1974, par une Assemblée nationale très perturbée, la loi révolutionnaire qui dépénalisait l'interruption de grossesse. Aujourd'hui, nous aurions grand besoin de juristes féministes compétentes qui sauraient piloter la réforme du code du travail!

-- Du côté des femmes médecins les actions sont moins spectaculaires, mais tout aussi importantes. Quand les facultés de médecine se sont ouvertes aux femmes, à la fin des années 1860, l'obstétrique, la gynécologie, la pédiatrie étaient entièrement aux mains des grand patrons masculins; les corps des femmes et des enfants appartenaient aux hommes. Les premières femmes médecins, aux débuts de la IIIe République, ont mis en valeur le service maternel, présentant chaque mère, comme un "fonctionnaire social" de grand mérite; elles ont plaidé en faveur du congé de maternité pour les travailleuses ; elles ont réclamé une éducation sexuelle, pour protéger les jeunes filles, et les jeunes épouses, contre les maladies vénériennes. Plus près de nous, les femmes médecins ont inventé la gynécologie médicale, qui veille sur la santé des femmes à tous les âges de la vie, pas seulement au service de la procréation. Le nombre des femmes médecins ne cesse d'augmenter, et leur cabinet devient parfois un lieu de confidences et d'entre aide. Elles sont aussi de plus en plus nombreuses dans les hôpitaux et les cliniques, où elles apprennent à écouter les doléances spécifiques du sexe faible.

-- Quant aux enseignantes, elles auraient beaucoup à faire! Je bats ma coulpe. Quand mes enfants étaient petits, j'enseignais dans le secondaire. Je n'ai jamais eu l'idée de demander l'organisation sur place d'une crèche ou d'une garderie qui m'auraient bien simplifié l'existence ! Je n'ai jamais posé un regard critique sur des programmes d'histoire qui ignoraient le féminin ! Pour commencer, il faut déraciner une idée fausse . Sous prétexte de respecter la liberté des parents, les responsables de l'instruction publique ont décidé que les enseignants se borneraient à transmettre des savoirs, les parents restant en charge de l'éducation. Partage impossible! Enseignantes et enseignants sont pour leurs élèves des adultes modèles, jugés pour leur conscience professionnelle, leur équité, leur bienveillance, et même pour leur tenue vestimentaire. Mieux encore. Beaucoup d'enseignants sont eux-mêmes parents : ils pourraient servir de trait d'union entre les familles et l'école, chercher des accords et des collaborations, afin que les enfants se sentent bien encadrés, bien suivis, sécurisés. En matière d'éducation morale et d'éducation sexuelle, il y aurait beaucoup à faire ensemble... Mères et enseignantes, parents et enseignants ont à réfléchir en commun sur tous les problèmes, difficiles, astreignants, mais inéluctables, que pose l'éducation. Chaque génération doit se sentir solidairement responsable de la suivante. Même les personnes qui n'ont pas d'enfants sont impliquées, puisque les enfants des autres paieront leur pension de retraite.

3. Au-delà du cadre professionnel et du cadre familial, toutes nos relations pourraient être illuminées par l'éclairage féministe. Sans attendre la parité, chacune doit se sentir, se vouloir à égalité d'initiative et de responsabilité avec les hommes, toujours et partout. L'égalité est d'abord une conviction intime, une motivation, et la motivation maternelle est irrésistible. Un objectif séduirait, je crois, la plupart des femmes, c'est la promotion du care, : restaurer les valeurs de soin, d'écoute , d'attention aux plus faibles, face à la brutalité d'un néolibéralisme impitoyable. Cultivons ensemble la cohésion , l'élan commun.

Le projet originel de notre association DEMETER-CORE était de cofonder un pôle permanent de recherches, d'échanges et d'entraide, dans l'aire méditerranéenne, au service des femmes - sans oublier les mères! Nos Rencontres d'avril vont dans ce sens, celui d'un rassemblement, plus militant que jamais. Nous espérons pouvoir les renouveler, en développant leurs objectifs.

Je termine en proposant ma définition du féminisme éternel. Le féminisme, c'est, tout simplement, l'autre face, trop longtemps cachée de l'humanisme. L'humanisme se donne pour fin l'épanouissement de la personne humaine. Oui. Mais les théoriciens de l'humanisme, très attachés aux valeurs universelles, ont négligé le fait que la personne humaine est sexuée : ce qui convient à l'épanouissement d'un humain ne suffit pas toujours à l'épanouissement d'une humaine. Les combats humanistes ne cessent jamais , parce que les changements sociaux font naître sans cesse de nouvelles injustices et de nouvelles inégalités entre les humains. De même les combats féministes ne connaîtront jamais de fin, parce que les changements sociaux suscitent toujours de nouvelles inégalités entre les hommes et les femmes. Un équilibre ne s'établit que quand les femmes se montrent capables d'exprimer fermement leurs désirs et leurs besoins.

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