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Déméter-Coré

JOURNEES SPIRALE - Marseille - 2015

20 Novembre 2015, 17:02pm

Publié par association Déméter-Coré

Yvonne Knibiehler interviendra aux JOURNEES SPIRALE vendredi 27 novembre

Yvonne Knibiehler interviendra aux JOURNEES SPIRALE vendredi 27 novembre

Le prochain numéro de la revue SPIRALE, publiée par les éditions érès (Toulouse), pose une question provocante: " Les nouveaux lieux d'accueil de la petite enfance construisent-ils de nouvelles parentalités?" .

Yvonne Knibiehler apporte une réponse d'historienne. Après avoir évoqué les pratiques et les représentations qui caractérisaient la maternité traditionnelle, elle analyse les dynamiques modernes qui ont déconstruit cet héritage; puis elle tente de préciser les relations entre les mères d'aujourd'hui et les personnels qui accueillent les jeunes enfants.

Dans les anciennes sociétés, rurales et artisanes, la mère était d'abord nourricière. Non seulement elle allaitait ses petits, mais elle produisait des aliments : autour de sa maison, elle entretenait un potager, un poulailler, une laiterie, une auge à cochons; elle pétrissait et cuisait le pain, elle préparait la soupe et les conserves pour l'hiver, elle était le premier médecin de la famille. Cependant, elle devait obéissance à son époux, seigneur et maître. S'il avait besoin d'aide, elle le suivait aux champs, même enceinte ou allaitant; si l'excès de travail provoquait le perte du fœtus ou du nourrisson, tant pis, elle serait bientôt à nouveau "grosse". Dans les couches supérieures, le mari n'aimait pas partager son épouse avec un nourrisson braillard et sale; aussi les dames de qualité recouraient-elles à des nourrices et à des bonnes d'enfants. Le père, doté de la puissance paternelle, régnait sur la famille, comme le Roi régnait sur ses sujets. Les féministes parlent de patriarcat , de domination masculine. La vie ici-bas était très dure, mais la foi en Dieu, l'espoir d'accéder post mortem aux béatitudes éternelles, aidaient les gens à accepter leur sort.

Ce fonctionnement a civilisé la famille occidentale pendant quinze siècles. Il est entré en déclin au cours du XVIIIe siècle, à mesure que la philosophie des Lumières s'est imposée. A cette époque, les conditions de vie se sont progressivement améliorées, grâce à des avancées techniques et scientifiques dans tous les domaines - l'agriculture, l'élevage, l'industrie, la médecine. L'idée de progrès ici-bas a pris naissance, ainsi que celle de bonheur ; le salut éternel a perdu de son prestige et l'emprise de l'Eglise s'est réduite. En même temps, l'individu a pris valeur en soi, au lieu d'être soumis à l'intérêt collectif. Les juristes ont inventé les "Droits de l'Homme", droits "naturels", qui appartiennent à tout être humain, du seul fait de son humanité : ce qui implique l'égalité entre eux, et la liberté pour chacun , c'est-à-dire l'abolition de toute hiérarchie autre que celle qui se fonde sur le mérite personnel. La Révolution française a tenté d'imposer ces principes. Mais les terribles dérapages qu'elle a connus - la Terreur - ,ont jeté une ombre sur l'idéal des Lumières. Les codes Napoléoniens ont étroitement borné la Liberté et l'Egalité, surtout aux dépens des filles d'Eve. La puissance maritale et la puissance paternelle ont été presqu'intégralement rétablies. A quelques exceptions près les femmes , parce qu'elles avaient encore beaucoup d'enfants, et parce que le mortalité infantile restait élevée, se sont laissé persuader que leur domaine d'intervention par excellence était la vie privée, que leur pouvoir propre était le pouvoir domestique, pendant que les hommes organisaient la vie publique. Aujourd'hui encore, consciemment ou non, bien des gens en restent là.

C'est seulement au cours du XXe siècle que les choses ont vraiment changé. Plusieurs facteurs y ont contribué. Pendant la guerre de 1914-1918, les femmes ont remplacé les hommes mobilisés, dans toutes sortes d'activités dont on les croyait incapables: elles ont pris confiance en elles-mêmes. Elles ont écouté plus volontiers les arguments des premières féministes, les suffragistes qui réclamaient, le droit de voter et d'être élues pour pouvoir changer le lois . Un autre facteurs majeur fut le progrès des sciences biologiques et médicales: les médecins de l'ère pasteurienne, ont su lutter contre les maladies infectieuses qui décimaient les jeunes enfants. La réduction de le mortalité infantile a permis aux couples de réduire leur fécondité, bien avant la pilule . Après la seconde guerre mondiale, la prospérité des "Trente glorieuses" (années 1945-1975) a offert aux femmes l'opportunité de "travailler" hors du foyer familial . Bon nombre d'entre elles, plus instruites que leurs mères, se sont engagées dans des métiers naguère réservés aux hommes. A la même époque la mise au point de contraceptifs très efficace a permis aux femmes de maîtriser seules leur fécondité.

Ces bouleversements ont transformé les relations entre les femmes et les hommes, entre les mères et les pères. entre les parents et la société. . L'Etat avait d'abord souhaité retenir les femmes au foyer en distribuant des allocations familiales. Mais la main-d'œuvre féminine, docile, capable, est très appréciée des employeurs. Les pouvoirs publics ont donc cherché à faciliter la vie des mères en emploi en ouvrant des crèches, et en facilitant le travail à temps partiel. De leur côté, les femmes, mères comprises , ont découvert les avantages du travail hors du foyer : elles y trouvaient une autonomie précieuse (pas seulement économique), une reconnaissance sociale, et aussi des relations personnelles souvent agréables Celles qui avaient de jeunes enfants ont eu recours à des gardiennes de jour, qu'on appelait encore "nounous", parce qu'on attendait d'elles l'équivalent des soins maternels. Entre les deux femmes, l'accord se faisait de gré à gré, sans contrat ni contrôle. La mère récupérait son petit tous les soirs et tous les week-end: elle prétendait ainsi rester mère à part entière sans quitter son travail . Mais c'était le plus souvent au prix d'une "double journée", à la fois épuisante et culpabilisante. Beaucoup ont adopté le travail à temps partiel. Mais du coup, leur rémunération se trouvait réduite, ainsi que leur pension de retraite: elles étaient pénalisées, sans avoir commis aucune faute. Elles ont fait appel au père de l'enfant. " Les nouveaux pères" se sont mobilisés avec entrain; mais à leur manière,dans certaines limites, sans se laisser domestiquer . Du reste bien des mères, consciemment ou non, restent très attachées à leur" pouvoir domestique", pouvoir sur les choses mais aussi sur les corps , pouvoir sur ceux que l'on nourrit et que l'on soigne. Et on ne peut oublier que la "libération sexuelle" a multiplié le nombre des mères qui élèvent seules leurs enfants.

Bref à la demande des parents et des mères elles-mêmes, les lieux d'accueil et les modes de garde des jeunes enfants se sont multipliés . A la même époque les sciences psychologiques connaissaient un essor sans précédent. Notamment la psychologie de l'enfant, la pédopsychiatrie , la psychanalyse révélaient la vulnérabilité du jeune enfant, et invitaient à veiller plus attentivement sur son éducation. Les avertissements des médecins du psychisme, se superposaient à ceux des médecins du corps L'Etat et les pouvoirs publics s'en sont émus. Soucieux de protéger à la fois les jeunes enfants et les personne qui se chargeaient de les garder, ils ont organisé les nouvelles professions . Les divers personnels des crèches - puéricultrices éducatrices et auxiliaires - doivent recevoir des formations appropriés , authentifiées par un diplôme. De même les gardiennes qui accueillent les enfants à leur propre domicile, doivent être agréées par la PMI, recevoir, elles aussi une formation, et se conformer à des règlements qui précisent leur rémunération et leurs conditions de travail . Ce qui signifie que les parents n'ont plus autorité sur les personnes à qui ils confient leurs enfants, alors même qu'ils les paient.. . Les parents, qui ne reçoivent aucune formation, risquent même de se trouver en situation d'infériorité par rapport aux spécialistes de l'accueil et de la garde. Qui décide? qui commande? . Les "spécialistes" qui élaborent les programmes de formation, s'en remettent à la SCIENCE ,qui, depuis la révolution pasteurienne, remplace la volonté divine .

Objections.

1. La science n'est rationnelle que si elle se remet chaque jour en question : celle de demain peut invalider celle d'aujourd'hui. C'est encore plus vrai pour les sciences humaines que pour les science dites dures, parce que chaque individu (en l'occurrence chaque enfant) est différent des autres, et change en grandissant.

2. Si les spécialistes définissent ce qu'est un bon parent, s'ils établissent un cahier des charges, les parents consciencieux risquent de vouloir respecter les consignes, plutôt que d'être attentifs aux besoins propres de leur enfant...

3. Enfin les spécialistes ont tendance à se méfier des sentiments. Depuis Freud, l'amour maternel est suspect: souvent abusif, sauvage, aveugle. Naguère, si on demandait à une femme pourquoi elle voulait devenir assistante maternelle, ou employée de crèche, elle répondait: "Parce que j'aime les enfants, je suis heureuse avec un bébé dans les bras". Cet argument n'est plus valable. Les professionnelles apprennent que donner trop d'amour aux enfants qu'on leur confie, c'est supplanter la mère, ce qui est inacceptable; elles exercent un métier, elles ne sont pas dans le rôle de parent. N'est-ce pas là un préjugé nuisible? . L'amour peut-il être de trop??? . Il faut réagir contre cette erreur . Prendre soin d'un petit enfant procure un épanouissement charnel et affectif intense. Pourquoi condamner, l'amour, alors que c'est le meilleur de tous les soins..

D'un autre côté, les jeunes parents, les jeunes mères demandent des directives. Jadis encadrées et conseillées par leurs aînées, elles attendent aujourd'hui beaucoup des gens réputés compétents. Il faut les habituer à prendre en compte leur expérience personnelle, et la singularité de leur propre enfant. Leur demander de contribuer à l'élaboration du savoir, et de mesurer les limites du savoir des autres. Il n'y a pas de science sûre, pas d'éducateur parfait, pas d'enfant parfait.

A la question posée par la revue SPIRALE, voici donc ce que je réponds. Les nouveaux lieux d'accueil de la petite enfance ne peuvent pas construire de nouvelles parentalités sans le concours étroit et permanent des familles. Ils ne sauraient être que des traits d'union entre les chercheurs en sciences humaines et l'expérience quotidienne des parents. En vérité il appartient d'abord aux parents eux-mêmes de construire leur parentalité personnelle, en relation avec leurs conditions d'existence, et surtout en relation avec le bonheur d'aimer et d'élever leurs enfants.

Pour finir je voudrais faire état d'une hallucination (d'une prémonition?) qui me hante parfois. Dans un siècle ou deux, affirment certains savants, les progrès des sciences biologiques et médicales permettront d'éviter aux femmes les épreuves de la grossesse et de l'accouchement : la fécondation in vitro produira des embryons en éprouvette; après sélection, ceux-ci seront couvés dans des récipients appropriés durant neuf mois; et ensuite sortis à terme dans les meilleures conditions . Les nouveau-nés, les jeunes enfants, seront soignés et élevés par des professionnels parfaitement compétents, en attendant que des éducateurs spécialisés prennent en main leur éducation . Quel soulagement pour les parents! Ceux-ci seront d'ailleurs peu nombreux. Car les progrès des sciences biologiques et médicales auront accru la longévité de notre espèce. Et pour éviter le surpeuplement de la planète, la procréation devra être réduite , conformément aux directives des démographes. On y va tout droit. Pourquoi pas? Je ne sais pas si ce sera "Le meilleur des mondes ". Pour l'historienne que je suis, ce sera une étape nouvelle dans l'histoire de l' humanité.

Yvonne KNIBIEHLER

VOIR LE PROGRAMME COMPLET DES JOURNEES SPIRALE : http://www.spirale-bebe.fr/monsieur_bebe/les_journees_spirale/journee_d_etude_avec_spirale_-_2015/4_programme.htm

 

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